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Michel
Vovelle Que reste-t-il de la Révolution Française?
Crise de la transmission de la mémoire
On aurait tort toutefois de s’en tenir à ce bilan négatif. Le bicentenaire, reçu et célébré dans tout l’espace français par une foule d’initiatives au plan local autant que national (et international), s’est prêté à une étude d’impact, comme on dit aujourd’hui, qui donne la possibilité de mesurer la mémoire – vive ou morte – de l’événement historique.
Que reste-t-il de la mémoire de la révolution dans la conscience des Français touchés par les sondages, opérés ou exploités par la thèse de Patrick Garcia au cours et au lendemain immédiat de l’événement commémoratif de 1989? Peu de chose, dirait-on, au niveau factuel. La mémoire de l’événement est devenue floue, la référence aux grandes journées et aux événements fondateurs plus que sélective: le 14 juillet certes, la mort du roi sans doute, le 9 thermidor à la rigueur, mais la nuit du 4 août ne dit plus rien à grand monde, le 18 brumaire peut-être, mais que dire des autres séquences? Le hit parade des héros révolutionnaires, hier encore discriminant témoigne d’une impitoyable sélection: Louis XVI et Marie-Antoinette, victimes innocentées d’une séquence dramatique, Mirabeau et Lafayette, Condorcet parce qu’on en parle, Marat et Robespierre relégués à un rang plus que médiocre où se confondent les rangs de leurs fidèles et de ceux pour qui ils symbolisent l’exécration de la révolution meurtrière, tandis que Danton sauvé par le film de Wajda esquisse le portrait d’un protagoniste à visage humain … Tels sont les produits d’une commémoration fortement médiatisée.
Toutefois, interrogés plus généralement sur le bilan de la Révolution, ces Français adoptent en majorité une évaluation globalement positive: la Révolution était nécessaire, et la prise de la Bastille en est le temps fort, elle a ouvert la carrière de la conquête des libertés, en marche vers la démocratie moderne, mais elle comporte sa part d’ombre, la Terreur, même si la plupart se refusent à l’identifier au génocide franco-français. On n’aurait pas aujourd’hui condamné le roi à mort, et encore moins peut-être Marie-Antoinette, une femme. Une sensibilité nouvelle se fait jour, qu’il convient d’examiner, alors même que la justification par les circonstances, la défense de la patrie agressée, perd de son autorité. En tout état de cause la Révolution, même si elle se justifiait en son temps, appartient à un univers qui n’est plus le nôtre, car elle ne saurait répondre aujourd’hui aux modalités du changement.
Cet héritage a perdu dans notre société moderne les supports qui en assuraient la transmission. En premier lieu, la famille, le plus discret et en même temps le plus efficace sans doute. D’où l’oubli, l’érosion des images transmises dans une société où la cohabitation intergénérationnelle se réduit, où la mémoire orale cède le pas devant les formes modernes de la communication. Le temps des grands-pères, et surtout des grands-mères porteuses de la mémoire-légende est révolu, la transmission directe des options politiques se fait lâche. On reste, jusqu’à un certain point de gauche ou de droite, sur fond de ce qu’Ernest Labrousse appelait une “préformation de sympathie”, mais la culture de référence a disparu, et les structures d’accueil aussi pour bonne part.
L’école avait tenu, dans la France de la Troisième République, une place éminente dans l’acculturation républicaine de masse, par la pédagogie de ses manuels, dont on a, à bon droit sans doute, contesté les simplifications excessives dans la formulation du “catéchisme républicain”. Ce temps n’est plus, et l’évanescence d’une vision scolaire de l’histoire dans les écoles élémentaires, devenue une discipline d’éveil où l’héritage révolutionnaire n’a guère de place, est confirmée par l’esprit nouveau des manuels de l’enseignement secondaire. Pour qui les feuillète aujourd’hui, la récusation de l’événementiel de grand-papa, au profit d’une approche de la longue durée des évolutions économiques, sociales et culturelles, en elle-même louable, restreint dans ces manuels le chapitre sur la Révolution française à une curiosité, à la limite, entre l’âge des Lumières et la révolution industrielle, une unique séquence événementielle, sauvée par sa portée universelle d’entrée dans la modernité démocratique et la conquête des droits de l’homme, mais de moins en moins porteuse d’un modèle exemplaire dans l’enchaînement de ses épisodes. La peau de chagrin s’inscrit à tous les niveaux de la science historique enseignée, même si la Révolution française garde une place menacée dans le cursus universitaire. Mais son enseignement s’adresse à un public de plus en plus neuf, ignorant d’un film historique dont la complexité lui échappe. Tout un ensemble de références hier familières, qui constituaient la légende de la Révolution, à travers ses épisodes et ses grands hommes, est devenu aujourd’hui exotique et lointain.
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