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Michel
Vovelle Que reste-t-il de la Révolution Française?
Procès au jacobinisme
Complément et contrepartie de cette lecture dépréciative, c’est le jacobinisme – invention française – qui est sur la sellette. Le temps n’est plus où successivement les radicaux avec Clémenceau, puis les socialistes, de Jaurès à Guy Mollet hier encore, les communistes enfin, jusqu’à la récente palinodie de Robert Hue, se targuaient d’être les héritiers de la tradition jacobine. Concept ambigu (“hydre malléable” suivant la métaphore ironique de Mona Ozouf), il avait gardé toute sa puissance offensive d’expression pugnace d’une république en lutte contre toutes les tentations centrifuges et les offensives de ses adversaires, sous la Troisième République. Puis, le jacobin était devenu, dans les partis révolutionnaires, le protagoniste d’une minorité initialement bourgeoise désormais ouvrière, apte à faire avancer l’histoire, fut-ce par la force. Vu d’en face, le jacobinisme s’est désormais identifié à la mainmise d’un état centralisateur, réducteur des libertés: non sans abus on impute au centralisme jacobin une responsabilité qui revient pour bonne part à l’héritage napoléonien.
Mais qu’en est-il du citoyen tout court? Notre société s’interroge sur la crise de citoyenneté, intimement liée aux remises en question du fonctionnement de nos démocraties modernes, à la contestation d’une classe politique souvent déconsidérée, en tous cas coupée, dit-on, des aspirations de la société civile qui cherche en dehors des partis et des syndicats, dans les associations et les “coordinations” informelles, les moyens de faire entendre sa voix. En bref, et sans vouloir nous attarder, sur des évidences aujourd’hui banalisées, l’état nation démocratique, à l’heure non seulement de l’édification laborieuse d’une concience européenne, à l’ombre de la mondialisation sous égide américaine peine à reformuler la définition d’un civisme nouveau à l’image de notre temps.
Puis, voici le déclin et la crise de la nation. Sous son expression moderne, l’idéologie nationale a été l’un des héritages majeurs de l’expérience française entre 1792 et 1815. Que ce soit par l’entraînement de l’exemple ou en réaction contre lui, l’Europe et le monde ont reçu de la France révolutionnaire les germes d’un esprit national, support du patriotisme, mais aussi, pour le meilleur et pour le pire, des dérives nationalistes et xénophobes du XIXe siècle à nos jours. Que représente la patrie pour les jeunes Français d’aujourd’hui, à l’heure où l’un des supports les plus enracinés de la tradition républicaine, l’idée d’armée nationale chère à Jaurès vient d’être récusée en France comme dans d’autres pays européens, sauf l’Allemagne, au profit d’une professionnalisation mieux adaptée pense-t-on à ses objectifs modernes? Exit le citoyen soldat … La fin de la nation, telle que l’avait rêvée la Révolution française, confronte à l’acceptation des équilibres hégémoniques, comme, à l’inverse, à la résurgence de formes de nationalismes archaïques exacerbés, tels que les convulsions tragiques de l’aire balkanique ou del’ex URSS en donnent aujourd’hui l’illustration.
Des clivages anciens, longuement enracinés comme la césure religieuse jusqu’à hier dans la mémoire sourde des Français, perdent leur pertinence. La laïcité, mot d’ordre et idée force, est remise en question et cherche à se redéfinir en termes nouveaux, point simplement sous l’effet de la déchristianisation avancée de la société actuelle. Tant et si bien que la référence canonique à la bipartition des deux France, encore bien lisible en 1965, se délite au fil des scrutins électoraux depuis les années 1980: la Bretagne catholique, et plus largement l’Ouest, se révélaient en 1981 bastions à conquérir pour le parti socialiste, cependant que le Midi rouge virait à droite, les aires du jacobinisme historique s’étriquant dans les bastions résiduels du centre de la France.
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