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Michel
Vovelle Que reste-t-il de la Révolution Française?
Banalisation de l’héritage
La première serait sans doute la banalisation dans notre société d’une partie importante des objectifs un jour énoncés par la Révolution Française, considérés aujourd’hui comme partie intégrante de la démocratie moderne. Maurice Agulhon l’a rappelé avec justesse: la proclamation affichée au fronton des monuments publics – liberté, égalité, fraternité – tend à s’effacer, même si toutes ses ambitions sont loin d’être réalisées; du moins, dans l’aire des démocraties en place, les libertés élémentaires sont-elles préservées, l’égalité civile proclamée, la fraternité rebaptisée solidarité, promue au rang des valeurs à développer. La république en France n’est plus contestée que par quelques nostalgiques inoffensifs, et d’ailleurs elle a perdu à l’échelle internationale sa vertu d’idéal provocateur, dans une sphère européenne où la démocratie a été rétablie en Espagne sous la houlette d’un souverain débonnaire, tandis que l’Angleterre – pour ne point parler de l’Australie ou de la Belgique – s’accommode d’une monarchie dont le prestige ébréché résiste aux atteintes du temps, comme dans l’Europe nord-atlantique et scandinave. L’idéal républicain subsiste comme un des traits de l’exceptionnalité française, mais celui de la république universelle est relégué au rang des utopies historiquement datées, au profit d’autres discours de l’unification transnationale. Cette banalisation pourrait, d’une certaine façon, être tenue pour encourageante, témoignage d’un progrès irréversible, si elle ne s’accompagnait de la remise en cause, sur fond d’indifférence, de scepticisme, mais aussi de contestation hostile des institutions et de la classe politique.
L’hostilité ne date pas d’hier – antiparlementarisme en France nourri des échecs de la Quatrième République, endémique en Italie, mais accentué par l’émergence du thème de la corruption, et plus largement du fonctionnement des partis, générant la césure entre classe politique et pays réel.
La crise des partis politiques ne sert point la cause de la Révolution Française, référence cependant canonique jusqu’à hier dans la gauche européenne. En France, le Rassemblement pour la République (RPR) a décidé durant les années du bicentenaire de se débarrasser de l’image désuète du bonnet phrygien pour y substituer un logo plus moderne.
Les partis, en Europe ou ailleurs, qui s’inscrivaient jusqu’à hier dans une perspective révolutionnaire, ont successivement récusé cet héritage, pour adopter une démarche réformiste à commencer par les partis sociaux démocrates: mais les partis communistes, après l’abandon successif de la dictature du prolétariat, de la lutte des classes, du centralisme démocratique, s’interrogent en occident sur ce que peut être aujourd’hui, une voie révolutionnaire. L’hégémonie actuelle, en l’absence d’alternative formulée de la vision néolibérale d’un monde qui pourrait être celui de la fin de l’histoire, régulé par les équilibres économiques et financiers, suscite contestations et remises en cause: mais la voie révolutionnaire n’en apparaît pas actuellement l’issue.
Au fil des reclassements de la classe politique, en recherche de nouvelles stratégies, c’est plus profondément, on en prend conscience, une crise des valeurs de la démocratie libérale qui se révèle, et dont on peut décliner les thèmes. Crise de l’Etat, identifiée au centralisme et, sinon à l’arbitraire, du moins à une gestion lointaine et oppressive, incompréhension des réalités. Cette image repoussoir s’inscrit aujourd’hui en contrepoint absolu avec la nouvelle revendication tant d’un retour à une pratique démocratique à la base, dont l’associationisme et l’autogestion sont les expressions, que de la revendication identitaire qui s’est développée durant les dernières décennies dans les régions, de la Bretagne à l’Occitanie, pour ne point parler de la Corse. La défense des langues et cultures régionales avive le contentieux historique contre les méfaits du centralisme économique et administratif. Au-delà de ces contestations où l’on pourrait s’étonner de voir – rustiquement parlant – converger une vieille fibre de droite mise à jour, et une sensibilité de gauche revendiquant à travers la démocratie directe un autre héritage de la Révolution, l’opinion, si tant est qu’elle existe, semble prête à se convertir au slogan libéral du moins d’Etat.
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