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Michel Vovelle
Que reste-t-il de la Révolution Française?

Les deux héritages républicain et révolutionnaire

L’état des lieux dans l’immédiat après-guerre peut poser les bases de l’évolution ultérieure. Au regard de l’héritage de la Révolution Française, il n’était en rien catastrophique. La victoire des alliés sur le fascisme a été a bon droit considérée comme celle des valeurs d’une démocratie sauvée du totalitarisme, et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1947 se référait en les élargissant aux principes de la déclaration française de 1793.

Les combats de la Résistance, en France comme en Europe, avaient contribué à raviver une mémoire, des préférences que déjà en France les mobilisations collectives de l’antifascisme avaient appelées au secours de la démocratie menacée; on rappelle sans s’y attarder, la réconciliation historique du drapeau rouge et du drapeau tricolore par le parti communiste dans les années 30 du Front Populaire, appropriation patriotique par un parti révolutionnaire des valeurs de la Révolution “bourgeoise”. Et Furet me semble discutable lorsqu’il affirme (p. 448) que “la revendication révolutionnaire par la résistance ne débouche sur rien. L’idée révolutionnaire ne sort pas plus riche de la guerre qu’elle n’y était entrée”. C’est sous-estimer, si l’on élargit le débat, l’importance du consensus renforcé au sortir de l’Etat Français de Vichy, autour de la République, et de ses institutions, opérée sous l’égide d’un De Gaulle, non point révolutionnaire mais restaurateur de l’Etat républicain et parallèlement le ralliement exprimé dans une interview par Thorez en 1946 à une voie française de la démocratie. Mais la situation d’après-guerre, qui va bientôt déboucher sur la guerre froide, se caractérise aussi par la référence pour l’extrême gauche européenne à un modèle relai de référence révolutionnaire, celui de la Russie bolchévique qui sort épuisée mais triomphante de l’épreuve. La guerre a sinon effacé, du moins fait passer provisoirement sous silence, les perplexités des années 30 sur la nature et les pratiques du régime, et le pays du socialisme réel jouit d’un prestige considérable en Europe et dans le monde. Des révolutions se préparent pour demain dans le Tiers Monde. Le mythe révolutionnaire garde son pouvoir d’attraction. Le statut symbolique de la Révolution, façonné par l’héritage pédagogique et civique de la Troisième République peut apparaître intact, voire renforcé. Les partis de gauche s’y réfèrent avec constance, avec tiédeur certes chez les radicaux, qui cependant seront dans les décennies proches le vivier d’un réveil pseudo-jacobin quand les années 50 verront foisonner les clubs au sein d’une élite en recherche de solutions alternatives. Le parti socialiste, où l’influence de Guy Mollet se fera longuement sentir, reste, en principe, ferme dans la foi, réaffirmant la conquête du pouvoir comme horizon d’attente, et il en va de même, est-il besoin de le dire, du parti communiste.

L’historiographie française de la Révolution, où Georges Lefebvre, actif jusqu’en 1959, transmettra le flambeau à Albert Soboul, affirme la continuité d’une ligne jacobine influencée par le marxisme et par sa productivité et acquiert un statut dominant, on l’a dit avec sans doute trop d’insistance, sur ce que Furet a dénoncé à partir de 1965 comme “la vulgate” ou le “catéchisme républicain”. Mais la pédagogie des manuels de l’enseignement secondaire s’ouvre sans trop de réticences au modèle soboulien de la “Révolution bourgeoise à soutien populaire”, et laborussien de la “Révolution des anticipations”.

Ce mouvement – dira-t-on de grâce? –a fait place entre 1950 et 60 à un processus de déconstruction progressivement accéléré, dont on peut rappeler les causes exogènes puis endogènes, étant bien entendu que les deux registres ne sont point hermétiques, il s’en faut.



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